Une rencontre entre huit traditions

À l’Hôtel de Ville de Strasbourg, le 5e Forum des religions a réuni des représentants de huit traditions autour d’une question particulièrement actuelle : comment transmettre les convictions religieuses et spirituelles aux jeunes générations ?

Animée par Lev Fraenckel, philosophe strasbourgeois actif sur les réseaux sociaux, cette table ronde s’est déroulée en présence de Catherine Trautmann, maire de Strasbourg, et d’Étienne Loos, conseiller municipal délégué aux cultes.

Les participants étaient :

* Isabelle Gerber, présidente de l’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine ;

* Kalilou Sylla, imam de la Grande Mosquée de Strasbourg ;

* Jacob Barchichat, rabbin de la synagogue de l’Esplanade ;

* Christophe Ribas, vicaire épiscopal de Strasbourg ;

* Olivier Wang-Genh, président de la Communauté des Bouddhistes d’Alsace ;

* Daniel Escline, prêtre orthodoxe ;

* Elane Seevatheean, représentant de la communauté hindouiste ;

* Mattis Briodeau, représentant de la foi bahá’íe.

La présence d’élèves, notamment des établissements Foch et Aquiba, a donné une dimension concrète à ces échanges.

1. Transmettre n’est pas imposer

La transmission d’une conviction commence souvent par un héritage familial, culturel ou communautaire. Mais recevoir une tradition ne signifie pas nécessairement y adhérer.

Pourquoi prier ? Pourquoi jeûner ? Pourquoi croire en Dieu ? Les questions des enfants et des adolescents ne constituent pas une menace pour la transmission. Elles peuvent au contraire lui donner tout son sens.

Transmettre, c’est expliquer, témoigner, proposer, mais aussi accepter que chacun construise progressivement son propre chemin.

Une réflexion a particulièrement retenu l’attention : croire et croître sont deux démarches qui peuvent se rejoindre. La foi peut accompagner une croissance personnelle, aider chacun à découvrir ses ressources intérieures et à devenir pleinement lui-même.

2. Peut-on choisir sa religion ?

Une question posée par un jeune a ouvert un échange particulièrement intéressant : faut-il attendre d’être majeur pour choisir sa religion ?

Les réponses ont révélé différentes manières de comprendre l’appartenance religieuse. Certaines traditions mettent l’accent sur l’héritage familial et communautaire ; d’autres accordent une place particulière à l’engagement personnel.

Mais peut-on réellement « choisir » une religion ? Pour certains croyants, la foi n’est pas seulement une décision intellectuelle : elle est aussi une rencontre, une réponse à un appel.

Au-delà des différences, une même exigence est apparue : laisser à chacun le temps et la liberté de s’interroger, de cheminer et de s’approprier ses convictions.

3. Apprendre à penser et à faire confiance

Comment construire son jugement dans un monde où les discours se multiplient ?

La transmission suppose des personnes de référence, capables d’inspirer confiance. Mais cette confiance ne doit jamais exclure le questionnement.

Une interrogation a particulièrement marqué les échanges : « Si je vous dis que vous avez tort, serez-vous encore capable de m’écouter ? »

Elle souligne une dimension essentielle du dialogue : pouvoir exprimer ses désaccords sans rompre la relation.

Un véritable accompagnement ne consiste pas à fournir toutes les réponses, mais à encourager la réflexion, le discernement et la liberté intérieure.

4. Les réseaux sociaux : utiles, mais insuffisants

Les réseaux sociaux permettent aujourd’hui de rejoindre des jeunes éloignés des institutions religieuses. Ils peuvent éveiller la curiosité, susciter des questions et rendre accessibles des traditions parfois méconnues.

Mais ils favorisent aussi les messages rapides, les formules simplificatrices et parfois le spectaculaire.

Une mise en garde a traversé les échanges : la popularité n’est pas un gage de vérité.

Les réseaux sociaux peuvent ouvrir une porte. Ils ne remplacent cependant ni l’étude, ni l’écoute, ni la rencontre humaine. La transmission demande du temps et se nourrit d’un véritable dialogue.

5. L’esprit critique sans le rejet de l’autre

Comment développer son esprit critique sans tomber dans le mépris de ceux qui pensent différemment ?

Cette question a conduit à une distinction fondamentale : les idées peuvent être discutées, contestées, critiquées ; les personnes, elles, doivent toujours être respectées dans leur dignité.

Les généralisations, les préjugés et les jugements définitifs enferment l’autre dans une identité supposée.

Apprendre à dialoguer, c’est accepter les différences sans chercher à les effacer. C’est aussi se demander si l’on accepterait soi-même les paroles que l’on adresse à autrui.

Une idée peut être contestée. Une personne ne doit jamais être humiliée.

Le dialogue interreligieux trouve ici l’une de ses raisons d’être : apprendre à vivre avec ceux qui ne nous ressemblent pas et découvrir ce que leur expérience peut nous apporter.

6. Et les jeunes, qu’attendent-ils ?

À la question « En quoi crois-tu ? », certains jeunes répondent : « En rien. »

Mais cette réponse ne signifie pas nécessairement l’absence de toute recherche spirituelle.

Le désir de comprendre, les interrogations sur la vie, la mort ou le sens de l’existence peuvent coexister avec une distance, voire une méfiance, envers les institutions religieuses.

Certains jeunes hésitent à affirmer leur foi. D’autres expriment des convictions fortes, parfois accompagnées d’une réticence à rencontrer d’autres traditions.

Comment accueillir ces attitudes différentes ?

Les échanges ont souligné la nécessité de partir des questions et des besoins réels des jeunes, plutôt que de présumer de leurs attentes.

Cela suppose de renouveler les formes de transmission, d’expliquer le sens des pratiques, de favoriser les rencontres et de laisser une véritable place à leur parole.

Et si transmettre commençait par écouter ?

Cette table ronde a montré que la transmission religieuse et spirituelle ne se réduit pas à la conservation d’un héritage.

Elle pose une question qui dépasse largement les communautés religieuses : comment donner des repères sans enfermer, accompagner sans diriger, transmettre sans imposer ?

Dans une société traversée par les réseaux sociaux, les tensions identitaires et la multiplication des discours, le dialogue interreligieux peut contribuer à développer une culture de l’écoute, du discernement et du respect.

Transmettre, ce n’est pas seulement faire passer ce que l’on a reçu. C’est aussi donner à d’autres les moyens de chercher, de comprendre, de choisir et de grandir.